LE CORPS DEHORS

 

pour une pratique de notre part de hors de nous

 

esthétique du où?

sur le sentiment de l'espace

 

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Extraits des livres

 

Lignes sorcières n’a pas de valeur scientifique car il n’en respecte pas les codes – la pensée s’égare, passe d’expériences autobiographiques à des pensées de philosophes, d’anthropologues, d’ethnologues, de biologistes, d’artistes, des pensées subjectives, des mots de poètes, des comparaisons avec des arts, des pratiques populaires ou ésotériques – mais aussi parce que le point de vue n’est pas fixe : le point de vue de celui qui regarde mon installation, le mien lorsque je l’ai réalisée, depuis un exemple, depuis ce que la pensée dit et depuis ce sur quoi la pensée pense. C’est une pensée de sorcière, une pensée magique, un sortilège.

Lignes sorcières (Avertissement)

Prendre un café pour se réchauffer. Non, pas un café, un thé. Non pas pour se réchauffer. Prendre un thé parce qu'il s'agit d'un rendez-vous. Attendre d'abord, debout, sur le trottoir. Poser son corps dans son corps. Tourner la tête de temps en temps hors de son asquat. Le tenir comme une algue dans l'eau, à la nage, pour rester dans le mouvement, pour rester dans le geste complet de cette rencontre.

Il n'est pas en retard. Se reconnaître, sans jamais n'avoir entendu l'autre, sans jamais l'avoir vu bouger. Quelques questions à la place, brèves, très brèves, un prénom qui ne t'appartient pas, un prénom qui t'accompagne.

"Ici".

"Oui, très bien"

Regarder. Sourire. Dire. Promener le courant qui passe. Lire aussi, comme une proximité sans contour. Lire à la surface de la peau. Ecouter beaucoup. Etre là. Il n'y a aucun escalier à monter ou à descendre. Juste là.

Il est content.

"On y va".

--

Ah, oui, on t'avait dit de ne pas entrer là-dedans. Tu te rappelles. Si, bien sûr que tu comprends. Remarque, tu les aurais écoutés s'il ne dépassait pas de ton corps cette envie d'en faire quelque chose, et vite, quelque chose de trop. Alors bien sûr tu es entrée.

--

(...)

On dirait une musique suédoise ancienne. C'est beau. Tu grattes le haut de ton oreille et chasse la mèche de cheveux qui la chatouillait. Lorsque le morceau est terminé Tiphaine pose son instrument dans sa boîte.

« C'est super beau » tu lui dis.

« T'es belle ».

Tu rougis sûrement. D'ailleurs tu sens bien que ton rythme cardiaque s'accélère. Quelque chose palpite dans le bout de tes doigts et remonte dans ta nuque. Ta peau s'épingle à ton corps. Elle en devient le gant. Lorsque Tiphaine pose sa main sur ta joue, ses doigts caressent ton cou. Alors ce gant de peau sur ton corps se dégrafe et glisse le long de tes épaules pour tomber comme un manteau. Déjà vos bouches se rencontrent et vos langues humides sont si douces. Elle te prend par la main et t'emporte dans sa chambre.

La chaleur de ton corps s'évade sur ta peau comme une musique pénétrante. L'insouciance de vos jambes en mélange les frontières. Ton corps porte ta bouche telle une langue un baiser, vers elle, comme à l'extrémité du monde. Quel doux visage sur ta joue ! Et cette alliance dans les regards où tout bascule transperce l'ivresse pour y glisser le désir. Mimer son propre corps et se répandre par touche.

Tes vêtements ne sont plus que des intrus. Tu retires ta robe, ton soutien-gorge et ta culotte pendant qu'elle te regarde allongée sur le côté. Tu t'approches à nouveau. Elle, elle ne fait rien. Elle garde encore sa tunique et son pantalon comme pour profiter de ce qu'ils lui laissent de nu : son visage et ses mains. Maintenant, ses caresses sur ta peau s'accompagnent l'une l'autre dans l'aventure du contact.

Il y a une tournure de corps qui s'invente, comme on dit une tournure d'esprit, et tes mains voguent vers elle, se glissent sous les tissus, sur les tissus qui bientôt se retrouvent abandonnés au sol comme un sachet de thé infusé sur une coupelle faite spécialement pour lui, ce sol immense qui semble s'étendre jusqu'au bout du monde. Les respirations s'emmêlent aux corps qui s’excitent et ne s'entourent de rien. Jouir ne demande rien. Rien ne s'ouvre à lui et pourtant s'ouvrent les espaces intérieurs sans se donner de vide. La jouissance n'a pas de fond, pas de fond pour une figure, pas de fond pour un son, pas d'immobilité pour un mouvement et même pas un fond de néant pour l'advenir, aucune perspective.

Sans allumette ou l'art de vagabonder (2015)

 

« Ce n’est pas la peine », pense Thomas, défiant l’espace. Ne rien faire et faire. « Je suis le héros d’une expérience de pensée imaginée » lui dit son regard.

(...)

Il avait oublié ses cheveux et couru sur un sol creux, le vent étirant ses paupières, l'air grandissant son cou. Il semblait échapper, dans la lumière de la lune, à ces jambes pleines d'ombres qui parfois vous tiennent au corps comme l'image au rêve.

Maintenant, il est assis là, sur cette pierre, depuis un moment déjà. Son regard, sans avoir changé, a rattrapé ses cheveux, qui semblent n'avoir rien laissé derrière eux, ayant tout emporté, même l'oubli.

Thomas se lève et sent le vent se poser sur son front. "Encore" se dit-il.

Thomas marche avec le souffle posé sur son front.

(...)

Thomas sent maintenant le bras de Paula habiter son dos comme une cape et enrouler le bout de ses doigts contre sa nuque. Le ruissellement a cessé, et pourtant. Thomas sent sa peau s'éloigner comme un grand couloir qui n'en finit pas de continuer à continuer à continuer. Il sent ses pieds tomber. Il sent la fixité de sa mâchoire et comme une brusque évidence dans son sexe qui s'étrangle à son plaisir ouvert à l'improbable. L'éparpillement de son corps ne délimite plus aucun espace et la cuisse qu'il tire se perd, pourtant si tactile.

Thomas l'étrange (2012)

 

 

L'espace du poème ne laisse pas de place pour creuser. Le poème ne nous apprend pas à voir les choses comme si elles n'avaient jamais été une première fois. Il nous apprend que notre perception est toujours déjà autre quand le poème commence comme s'il avait toujours déjà commencé.

(...)

L'enseignement d'une pédagogie de l'imaginaire ne donne pas les moyens de créer un ici pour l'ailleurs, de tendre la main pour conduire l'autre jusqu'à nous. Il nous laisse "Sur ce rebord du monde qui nous rendra tous étrangers" (Dominique Sorrente, C'est bien ici la terre).

Le poème comme geste troubadour, Promenade avec Dominique Sorrente C'est bien ici la terre. Essai (2013)

Plateau de l'émission télévisée Tout le monde en Parle.

Thierry Ardisson reçoit Marilène Vigroux pour la sortie chez Gallidart de son roman

Sans allumettes ou l'art de vagabonder.

Thierry Ardisson : J'accueille mainte-nant Marilène Vigroux.

Bonsoir Marilène Vigroux. Ça vous est venu comment cette idée d'écrire un roman avec les ambiances et les personnes que vous avez rencontrés lors des ateliers d'écriture que vous avez animés dans un hôpital psychiatrique et un foyer d'accueil SDF ?

Marilène V : Non c'est pas vraiment comme ça que ça c'est passé. Le roman est né des textes que j'avais écrits pendant ces ateliers. Et pour ces ateliers je proposais aux participants d'écrire avec moi sur les thèmes qui me travaillaient, thèmes qui sont présents dans le livre. Alors oui bien sûr que ces lieux, ces ambiances et les rencontres humaines que j'y ai faites ont inspiré les personnages et leurs histoires. Ce que je propose aux participants des ateliers et que je propose à moi-même c'est de se laisser imprégner d'états de corps. Ces états s'inventent avec les rencontres ; rencontre d'un lieu, de personnes mais aussi de texte, on lit des extraits ensembles, on parle aussi d'artistes.

Thierry A : L'histoire du roman. Ben c'est une jeune femme SDF qui se prostitue, se drogue, mais dans une société fictive, ça se passe en 2118 où l'on doit répondre à un système d'obligation d’insertion sans quoi on est chassé de la zone dite centrale pour le hors-zone dont vous ne dites pas grand chose, on le voit par fragments à travers les déplacements de l'héroïne sans comprendre comment ça fonctionne.

Marilène V : C'est justement le principe même du hors-zone si non il serait une autre zone. Il n'y a pas de média pour permettre de se représenter un fonctionnement, pas de distance. Et j'invite le lecteur à se laisser se perdre dans les choses au lieu de vouloir en faire un tout.

Thierry A : Choisir que l'histoire se passe dans un futur littéraire beaucoup plus qu'un futur historique, c'est pas un peu facile ça, vous pouvez inventer n'importe quoi sans que ça se tienne d'un point de vu politique, économique, ou social ?

Marilène V : Ça m'a permit de jouer avec un monde sans respecter la logique de notre monde et en même temps bien sûr avec ces logiques.

L'interview imaginaire aux éditions Gallidart, fiction (2015)

Mardi 3 mai 2016

14h22

Aujourd'hui rien. J'ai frotté la peau du petit tambour jusqu'à ce qu'une odeur écœurante de combustion corporelle s'en dégage. J'avais peur à chaque geste de perforer la toile de chair. Rien. Aujourd'hui aucune poudre ne naît de mes efforts. Plus que dix-huit jours avant la prochaine pleine lune et le rendu définitif de mon étude. Si je ne réussis pas le dosage parfait des ingrédients mon philtre d'amour n'aura jamais sa conversion numérique. Et je sais bien qu'à la moindre erreur il tournera en cérémonie de la barbe. C'est toujours sur l'auteur que ça retombe ! Mes poils danseront, grandis comme une chevelure. Mes pieds se prendront dedans, me ligotant. Ma tête, comme déshabillée de son visage, ne sera plus qu'une masse noire. Mes cheveux viendront, tel un grand vent, faire tourner mon corps. Et seule la transe pourra alors me confier l'instinct de reprendre mon souffle.

Philtre d'amour ou cérémonie de la barbe, Carnet illustré (2016)

– T'as toujours tes collections de graviers ? lance Hisa un peu moqueuse mais bien contente de se souvenir d'un garçon du camp du sud du pays dans lequel elle avait vécu qui ne pouvait être que lui.

 – Non. Mais je collectionne les cactus nains. Si tu veux un jour je te montrerais ma collection. »

Hisa sourit, elle lui a bien tendu la perche sans le savoir. Le froid accélère la marche et écourte la balade.

          La végétation se délecte des ions aérodiffusés. Un groupe d'humanoïdes les respire et tournent comme des toupies. Les novices s'amusent toujours à ça. Hisa reconnaît tout de suite parmi eux un ancien, non pas que sa technique pour respirer et tourner soit plus perfectionnée, c'est seulement qu'il s'en amuse doublement : par ce qu'il fait et parce qu'il le fait. Tout près, un salon de massage vient de s'improviser dans la pelouse. L'odeur des pistils des fleurs de caramide qu'un amoureux des plantes bichonne vient caresser les sens d'Hisa et Vic. Ils en gardent la douceur jusqu'à la sortie du parc.

« J'habite à côté si tu veux tu peux la voir maintenant ma collection » dit Vic en remontant son écharpe sur son visage.

Il fait si froid que Hisa accepte sans chercher une quelconque interprétation.

(...)

          Etre au plus près de ce qui se fait pour mieux attendre le moment où voir ne sera plus qu'imitation dans un à rebours du réel. Lorsque la rue disparaît du salon d'Hisa, avec ses marches et tout le reste, le moment est bien venu. Vic et Hisa n'observent aucune résistance, même lorsque l'asquat de Vic se met à sonner dans sa jambe. La mission des Forces de l'Ordre doit être accomplie. Des cellules d'isolement enveloppent maintenant le corps d'Hisa et de Vic. On dirait des bulles cylindriques presque invisibles. Il y a de la place. Le diamètre au sol fait presque un mètre. Mais leurs trajectoires sont à présent reliées à la Carte de Contrôle.

LE REDOUBLEMENT DES CACTUS, roman SF (2017)

Enfin je demande: "Y a-t-il quelqu'un?"

La voix reprend alors sans que je ne puisse déterminer aucune direction possible. Elle est douce et féminine, lente et envoûtante.

"C'est la silhouette que tu veux rencontrer?

- Où êtes-vous?

- Si je te dis nulle part, tu ne seras pas plus avancé que si je te disais que je suis ici mais sans place, à la fois en haut et en bas, de ce côté et de celui-là, et pourtant extérieur à toi-même".

Sortir de mon appartement au plus vite n'est évidemment pas la chose à faire si je veux pouvoir y remettre les pieds. Je sais qu'ensuite j'aurais trop peur. Il faut que je reprenne possession des lieux sans attendre. Comment ? Je n'en ai pas la moindre idée.

"Sortez-d'ici, vous entendez!" voilà ce que je tente sans grandes convictions.

J'ai beau attendre, relancer mon intrus, aucune réponse. Mon regard se dirige à nouveau vers la fenêtre. La silhouette a repris son poste. C'est sûr, elle m'observe, comme à chaque fois. Je ferme le rideau qui me sert de volets. Je dois y aller avant qu'il ne soit trop tard pour prétexter je ne sais quoi. On ne frappe pas à la porte de quelqu'un juste pour qu'il se montre sur son palier. J'ai une idée: je vais me faire passer pour une sorte de contrôleur des normes de sécurité des installations de gaz et d'électricité! En quelques minutes je fabrique mon badge: Monsieur Jean Duval - Agent de prévention des accidents domestiques.

La rivière de vide et autres textes fantastiques; La silhouette; nouvelles (2006-2012)

Le plus étrange est que Monsieur Durosier descend à la cuisine pieds nus, sans pantoufles, ce qui n'arrive jamais. Et c'est à elles, à ses pantoufles, qu'il donne à présent à boire la bière dès qu'il revient dans son lit. La capsule n'a fait aucune résistance et la mousse frétille sur les rebords duveteux des deux chaussons. Ces derniers ne boivent manifestement rien du tout et le liquide stagne calmement. "Tout ceci n'a ni queue ni tête" se dit Monsieur Durosier. Et il se lève avec ses deux pantoufles pleines, marche jusqu'à la salle de bain et verse tout cela dans le lavabo. Un ''glou glou'' se fait alors entendre. "Changer de contenant déplace les choses et on y voit plus clair" pense Monsieur Durosier mais une mousse envahit soudain la vasque vert lagon à en faire disparaître toute profondeur et toute échappatoire vers une quelconque canalisation puisque c'est bien dans la salle de bain que se dirige l'expansion démesurée de cette mousse. Monsieur Durosier en a dailleurs déjà sur les pieds et il remue les orteils, levant une jambe puis l'autre. "Rroh" grogne-t-il.

Monsieur Durosier, court polar fantastique comique (2020)

Mes cartes donnent des indices, des indices de quoi ? Eh bien justement ce n’est pas vers ce quoi que les indices conduisent, nous serions là encore dans cette représentation du monde, un monde codé, un monde d’abstractions, un monde mort au dehors et vivant dans notre idéalisation. Si nous voulons garder le monde vivant dehors lorsque nous le rencontrons, nous devons être en train d’y vivre, c’est-à-dire de vivre une expérience avec lui en s’éprouvant soi-même en même temps (si nous reprenons les mots de Michel Henry). Dans son livre Marcher avec les dragons, l’anthropologue Tim Ingold nous explique la différence entre un indice et un code par une différence de mouvement : « Alors qu’un code est centrifuge, permettant à l’apprenti d’accéder à des significations que l’esprit attache (« épingle ») à la surface extérieure du monde, l’indice est centripète, le guidant vers des significations qui se trouvent au cœur du monde lui-même mais qui sont en temps normal dissimulées derrière la façade des apparences superficielles ». J’ai choisi le titre Centripèter en écho avec ce mouvement de l’indice.

(....)

Ne plus diviser réalité et imaginaire c’est ne pas s’arrêter à la réalité d’un fait, c’est rendre possible la transformation, c’est rendre possible la sortie du chemin, c’est faire apparaître des lignes de sorcières. Je le précise encore il ne s’agit pas d’un pouvoir sur les choses ou d’un pouvoir sur soi (comme ce raccourci peut être fait dans des approches de développement personnel) car la force centripète n’entre pas dans la logique du pouvoir, elle conduit a toute autre chose que la maîtrise de soi ou de ce qui fait face. Elle conduit à la même problématique que celle que pose le duo asservissement et libération.

Lignes sorcières, essai sur mon installation graphique (2020)